En Démocratie, manifester dans des conditions déterminées,
pour des causes louables et avouables, est un droit et une liberté pour le
citoyen. En Guinée, un droit qui figure d’ailleurs en bonne place dans la
Constitution.
Cependant, un constat s’impose. D’une manifestation à une
autre, ce droit constitutionnel qui est considéré comme un important acquis
démocratique, a tendance, du fait de la manière dont il est perçu et exercé par
certains, à être dévoyé, à se muer en une véritable menace pour la paix
sociale, une permission de se livrer à des actes de défiance à
l’encontre des Lois et des institutions de la République : ceux
qui appellent à manifester, semblent avoir leurs raisons et leurs
objectifs ; et ceux qui manifestent ont leurs méthodes et utilisent des
moyens qui les opposent aux forces de l’ordre, parfois à d’autres citoyens,
dans des circonstances et des proportions difficiles pour tous, quelquefois
dramatiques.
Il y a eu pourtant des manifestations, par le
passé, sans violences ni victimes, lorsque le climat politique était
apaisé, quand un minimum de consensus et de confiance existait entre les
acteurs. Il s’agit, fort malheureusement, de rares épisodes dans le long
fleuve tumultueux des manifestations régulièrement violentes, souvent meurtrières
qui ont traumatisé les Guinéens lors des émeutes sociales et politiques.
Aussi, les manifestants qui exercent en principe pacifiquement leur droit,
ont-ils souvent cédé la place à des émeutiers portés à la
violence, prêts à installer la chienlit et à en découdre coûte que
coûte avec ceux qui sont chargés de préserver l’ordre public, de protéger les
droits et les libertés des autres citoyens, de tous les citoyens. Chaque fois
qu’il est question de manifestations en Guinée, contrairement à d’autres pays
où cela est si courant que c’en est devenu banal, chacun s’attend à des heurts
et des violences, les habitants de Conakry notamment éprouvent les pires
appréhensions, parce que n’importe qui peut en être une victime – directe ou
collatérale -. Avec des scènes de guérilla urbaine qui se soldent fréquemment
par des blessés, des destructions de biens publics et privés, et aussi, hélas,
par des morts. Il arrive même qu’on enregistre des victimes loin du théâtre des
affrontements entre manifestants et forces de l’ordre.
La plupart des citoyens interpelés ou victimes, le sont
pendant les échauffourées, quelquefois après.
Au fil du temps, au fur et à mesure, certains recouvrent la
liberté après une garde à vue, d’autres sont condamnés au terme de leur passage
dans le prétoire, parmi ces derniers d’aucuns bénéficient de la grâce
présidentielle.
Il est vrai que des opposants au pouvoir, ainsi que leurs
soutiens, ne manquent pas, à ces occasions, de jeter l’opprobre sur la justice
qu’ils accusent d’être aux ordres. Pourtant, dans le temps de la justice qui
n’est évidemment pas du goût de tout le monde, des magistrats assermentés
s’attellent à l’application de la loi sans tenir compte des pressions d’où
qu’elles puissent venir. Avec l’autorité et la sérénité qui siéent dans le
temple de Thémis.
Heureusement, de nombreuses bonnes volontés restent,
par ailleurs, mobilisées et attentives à la moindre opportunité susceptible de
favoriser le dialogue, de rapprocher les positions des différentes
chapelles politiques en vue d’une cohabitation pacifique, à même de garantir
une paix durable.
Qui donc aurait intérêt à une reprise de ces manifestations
de triste mémoire, avec le risque de faire ressurgir les vieux démons de la
violence et du désordre, de créer de nouveaux problèmes, alors que la
solution à d’autres provoqués par les mouvements de rue est aujourd’hui
sollicitée et souhaitée par tous ? En tout cas par les Guinéens dans leur
grande majorité.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’option de la
rue, alors qu’un dialogue inclusif est esquissé, n’a-t-elle pas l’allure d’un
saut périlleux ? La solution raisonnable ne serait-elle pas alors de trouver
une alternative ?
En attendant que chacun, à la faveur entre autres d’une
sensibilisation des militants par leurs leaders, dont c’est la mission aussi,
comprenne que manifester ce n’est pas casser, piller, brûler, encore moins tuer,
la reprise éventuelle ou annoncée des manifestations ne peut être l’ultime
recours, ni la panacée.
Au contraire, au moment où la sérénité revient dans le débat
public, qu’un dialogue (même discret pour l’instant) est engagé, que des
actes de bonne volonté sont posés afin de renforcer l’unité et la paix dans le
pays, et rétablir les ponts entre les acteurs responsables et patriotes,
appeler ou penser à manifester semble détonner dans l’ambiance générale de
trêve sociale et de paix des braves que le pays vit actuellement. Est-ce donc
là une stratégie qui tiendrait compte du contexte social et du rapport de
force, surtout au regard de la recomposition politique en cours ?
Là se pose la question fatidique à laquelle beaucoup de
leaders politiques ne semblent pas trouver la bonne réponse : qui de la base ou
du sommet du parti décide de la marche à suivre ? Tous semblent dire qu’il
faut suivre sa base et qu’il faudrait contenter ses desiderata. Alors, qui
maintenant pour la guider, tracer le chemin, mobiliser pour les objectifs ?
Dans l’histoire, on a toujours entendu parler des
leaders qui ont entraîné les autres, jamais de ceux qui suivent la voie
d’autres ou se laissent prendre à leur piège.
Selon la posture du roi de France Philippe VI : “Qui m’aime,
me suive”.
A méditer !
Tibou Kamara