RÉSUMÉ :
Au regard de l’histoire politique
guinéenne marquée par le même type de régime politique et trois transitions,
cet essai se propose de dévoiler les constantes du système politique qui sont
au nombre de deux : la primauté du président sur toutes les institutions et
celle des partis politiques sur le jeu politique avec le monopole de la
candidature aux élections nationales et un système électoral dont les deux
tiers des députés sont élus au travers d’une liste nationale.
Ce texte a cherché aussi à
déconstruire le fondement de la question ethnique en Guinée, sujet récurrent
dans les échanges des salons et des bureaux, mais rarement en public. La
question ethnique en Guinée est essentiellement politique et sert aux élites à
assurer le contrôle de l’État et de ses ressources. Un président fort est le
point central du dispositif du contrôle ethnique.
Au regard de cette réalité, la
Guinée gagnerait à expérimenter un autre système, celui du ticket aux élections
présidentielles et d’un système électoral majoritaire à un tour et une forte
décentralisation pour rendre le peuple plus responsable de son destin.
INTRODUCTION
Cet essai est mon second sur la
question du régime politique en Guinée. Le premier a été publié après 2010 et
n’a servi, ni à doter le pays d’une constitution adaptée aux réalités
sociologiques de Guinée, ni à éviter une troisième prise du pouvoir par les
armes.
En 2023, je refais le même
exercice tout en étant conscient que les intérêts sont si antagoniques dans ce
pays qu’il est difficile d’arriver à soutenir ce qui ne favorise pas certains
groupes. D’autres aussi n’aimeront tout simplement pas cette réflexion qui
vient d’un ancien ministre du régime précédent, car il a toujours été un crime
de servir son pays en Guinée. Enfin, je sais aussi que les leaders politiques
les plus représentatifs dans le paysage politique guinéen ne vont pas aimer.
Car tous veulent un régime présidentialiste comme celui en vigueur depuis 1958
dans l’espoir qu’ils en seront les bénéficiaires.
N’étant pas constitutionnaliste
ni juriste, mon regard ne porte pas sur les règles du droit, mais sur leurs
effets attendus ou imprévus sur le système politique et sur la société. Le
regard du sociologue glisse en quelque sorte sur le droit, pour « obliquer»
vers les contextes sociaux, économiques, politiques, culturels dans lesquels il
prend naissance.
Au centre de la préoccupation du
sociologue, c’est « l’esprit de la loi », c’est-à-dire ce qui serait le mieux
en fonction des réalités sociologiques des populations et de ses élites à un
moment donné de son histoire, la prise en compte de la réaction du milieu à la
règle du droit avec un focus sur les acteurs et le processus de rédaction et
d’adoption d’une constitution.
Durant le symposium organisé par
le Conseil National de la Transition (CNT), j’ai eu le privilège d’écouter des
sommités sur l’ensemble des composantes du système politique, de
l’administration et de l’État. Il m’a été donné d’entendre par certains que la
constitution des USA est la plus stable, car elle est dans les principes, la
philosophie et laisse à la cour suprême le soin de trancher sur chaque cas qui
pose un problème d’interprétation. Mais il est certain que le second amendement
de la constitution américaine n’aurait pas été si ce pays n’a pas utilisé les
armes pour conquérir son territoire, ni avoir des esclaves qu’il fallait
dominer ni une guerre civile. Dans chaque constitution, l’histoire politique et
les réalités sociologiques s’incrustent.
D’autres ont insisté pour faire
valoir que le meilleur texte constitutionnel ne résoudra pas les problèmes
d’éthique, de compétences et de courage des hommes et des femmes en charge
d’appliquer et de faire appliquer le droit. On peut néanmoins ajouter que cela
n’empêche pas d’avoir des « bons textes », c’est-à-dire des textes qui
pourraient prendre en charge les réalités sociologiques et aider à corriger les
lacunes. Car même si presque tous les conducteurs de mototaxis de Conakry ne
respectent pas les feux de signalisation, personne ne se risquera à recommander
qu’on élimine pour autant ces feux ou de ne pas prévoir des sanctions dans le
code de la route.
La règle de droit est un discours
normatif qui dit ce qui doit être, ce qu’il faut faire ou ne pas faire, et
parfois comment le faire, et prévoit la sanction positive ou négative des
actions permises, imposées ou prohibées.
Comme norme, la loi ne valide pas
seulement une pratique en cours, elle peut aussi vouloir corriger une norme car
elle possède une capacité de coercition pour amener la conduite individuelle
vers ce qui est prescrit. C’est dans cette logique qu’il faut inscrire la loi
sur la polygamie, l’excision et beaucoup d’autres dispositions de normes
sociales. Donc, une bonne règle de droit a aussi pour vocation d’imposer une
norme juridique pour qu’elle devienne une norme sociale.
Certes, la meilleure constitution
n’éliminera pas les « faux démocrates », mais une « bonne loi démocratique »
permettra d’avoir des leviers sur lesquels compter pour lutter et protéger les
règles démocratiques. Le meilleur exemple de texte de lois ayant changé
radicalement les choses est le travail fait par Jerry Rawlings au Ghana avec un
système politique qui a permis d’asseoir une alternance démocratique. Ma
lecture du marxisme et ma compréhension de la réalité sociale me font admettre
que les hommes ne sont pas « bons » ni « mauvais » de façon génétique, ils sont
simplement le produit de leur milieu. Si le milieu change, l’environnement
impose de nouvelles normes, les Hommes s’ajustent et s’adaptent.
Le défi de la Guinée est, dans
cette transition, d’avoir « des textes adaptés à nos réalités ». C’est-à-dire
des textes qui corrigent les effets des différentes constitutions sur la
société guinéenne. Car certaines des dérives actuelles dans la vie politique ne
proviennent pas seulement du « mauvais Guinéen » non courageux, mais des textes
comme je vais le montrer dans l’analyse sociologique des constitutions de 1958
à 2020.
I. LES EFFETS DE CERTAINES
DISPOSITIONS DES CONSTITUTIONS DE 1958 A 2020
La Guinée, depuis sa première
constitution de 1958, s’est inscrite dans un régime avec une forte primauté du
Président de la République sur les autres pouvoirs et institutions de la
République.
C’est la première constitution du
10 novembre 1958 qui a conféré au président de la République, en son article
25, l’autorité de nommer « […] à tous les emplois de l’administration publique.
Il nomme à tous les emplois et fonctions militaires ». Cette disposition est
restée intangible dans toutes les constitutions même si en 2010, un effort non
abouti a été tenté pour donner un peu de pouvoir au premier des ministres avec deux
articles contradictoires dont l’article 46 qui dit que le président : « nomme
en conseil des Ministres aux emplois civils dont la liste est fixée par une loi
organique » et l’article 58 qui dispose que : « Le Premier Ministre dispose de
l’administration et nomme à tous les emplois civils, excepté ceux réservés au
chef de l’État ».
Il était prévu que l’Assemblée
Nationale, qui sortirait des urnes à la fin de la transition, devrait se
charger de l’élaboration et de l’adoption de cette loi organique. Pendant les
11 ans, cette loi organique n’a jamais vu le jour et les nominations n’ont
jamais été faites en Conseil des Ministres.
C’est la constitution de 1982 qui
met au-dessus de l’édifice institutionnel le parti unique, le Parti
Démocratique de Guinée (PDG) sur l’État et les institutions de la République
avec la formule suivante :
a) Que la Nation Guinéenne est
née de l’État ;
b) Qu’elle est engendrée par
l’action des masses populaires mobilisées au sein du Parti Démocratique de
Guinée ;
c) Que c’est le Parti qui a fondé
l’État et que cet État ne peut donc que s’identifier au Parti qui l’organise,
le dirige et le contrôle, en assumant réellement toutes les fonctions en tant
que Parti-État et en œuvrant à la réalisation du Peuple-État.
Les constitutions de 1990 et les
suivantes (2010 et 2020) ont aussi gardé les dispositions de l’article 25 de
1958 qui garantit la prépondérance du Président de la République dans
l’agencement des pouvoirs, mais celle de 90 dans son article 3 (dans sa première
version et dans sa version révisée de 2001) et celle de 2010 ont renforcé de
leur côté la puissance des partis politiques en réservant aux seuls partis
politiques, le droit de présenter « les candidats aux élections nationales »,
avec un système électoral qui fait élire les deux tiers des députés (76 sur les
114 députés) à la proportionnelle et seulement 38 à l’uninominal.
Les conséquences de l’article 25
et de la suprématie du parti unique ont fait du Président de la République un
homme qui règne comme un monarque et qui gouverne seul et parfois avec des
hommes de l’ombre qui deviennent plus puissants que ceux en position
institutionnelle. Cette prépondérance absolue du président de la République a
contribué à affaiblir pratiquement toutes les autres institutions ou à les
inféoder à une personne oubliant les remarques de Montesquieu qui disait que :
« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en
abuser […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition
des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».
Le droit accordé aux seuls partis
politiques dans la désignation des candidats aux élections nationales
(législatives et présidentielles) dans la constitution de 90 et le système
électoral qui fait que les deux tiers des députés sont élus sous la bannière
des partis politiques sur une liste nationale expliquent la toute-puissance des
leaders des partis politiques et la subordination des élites administratives,
commerciales et coutumières aux leaders politiques. Car ce sont les leaders des
partis politiques qui déterminent les chances des uns et des autres à devenir
député par leur positionnement sur la liste à la proportionnelle.
Élu sous la bannière d’une liste
nationale d’un parti politique, sans aucun contact avec le peuple et avec la
bénédiction des premiers responsables des partis politiques, les députés de la
liste nationale n’ont aucune redevabilité envers la population, parce que
n’étant pas élus directement par elle. C’est cette disposition qui explique la
prolifération des partis politiques (186 semble-t-il). N’ayant pas d’ancrage
local, ceux qui veulent devenir député et qui ne peuvent l’obtenir à partir
d’un parti établi sont donc dans l’obligation de créer un parti et se présenter
sur la liste nationale dans l’espoir de bénéficier du plus fort reste.
Ce n’est pas le laxisme des
fonctionnaires du ministère de l’administration du territoire dans la création
et le contrôle de la fonctionnalité des partis politiques qui explique la
prolifération des partis politiques. Ce sont les dispositions des constitutions
guinéennes qui expliquent la prolifération des partis politiques et la
tribalisation du jeu politique.
Pour corriger ces créations
exponentielles des partis politiques, des solutions existent à travers les
règles des systèmes électoraux comme le font les pays anglophones et en
particulier ce que Jerry Rawlings a fait pour le Ghana . C’est donc en
corrigeant ces dispositions institutionnelles dans la future constitution qu’il
sera possible de solutionner certains dysfonctionnements actuels. C’est ce
dispositif qui est exposé ci-dessous.
II. COMMENT RATIONNALISER LE
NOMBRE DE PARTIS POLITIQUES DANS UN PAYS ?
Cette question sur le nombre de
partis politiques en Guinée est dans le débat depuis 1990 avec la proposition
du Président Lansana Conté de légaliser 2 partis politiques. Ce débat est
redevenu actuel, polluant même la réflexion, après le retour de mission du
Conseil National de la Transition (CNT) de l’intérieur du pays avec la demande
de la population de réduire le nombre de partis politiques.
Le 5 septembre 2021, suite au
changement de régime, avec la dissolution du gouvernement et de l’assemblée
nationale, il aurait été plus compréhensible d’accompagner ces mesures par la
dissolution des partis politiques, des syndicats et des organisations de la
société civile au nom de la « refondation ».
En ne le faisant pas à ce moment,
il est devenu problématique de proposer dans la nouvelle constitution un
système direct de réduction des partis politiques à 2 ou à 3. En 2023, plus de
15 mois après le changement de régime, toute tentative dans ce sens risque de
ne pas bénéficier de consensus et pourrait soulever des revendications.
D’autant que les plus farouches partisans de cette dissolution des partis politiques
sont des leaders politiques qui ne pèsent presque rien sur l’échiquier
politique. L’un pourrait justifier l’autre.
De par l’expérience universelle,
deux procédés existent pour réduire le nombre de partis politiques dans un
pays. Il y a la formule directe et celle indirecte. Dans l’article de Jean
Laponce (1962) ; « Bipartisme de droit et bipartisme de fait », Revue française
de sciences politique, Paris, France, pp. 877-887, il est clairement mentionné
que la restriction directe du nombre de parti politique est « d’établir par la
loi le nombre des partis politiques autorisés à présenter des candidats aux
élections ou bien encore de définir le nombre des partis autorisés à envoyer
des représentants au Parlement ». Cet auteur met en évidence que « la limitation
du nombre de parti n’est pas en contradiction avec les règles du jeu
démocratique »,
De façon indirecte, il est
possible d’y arriver aussi par des mesures législatives comme de restreindre le
« droit de présenter des candidats aux deux seuls partis ayant obtenu le plus
de voix à une élection primaire dans le cadre national ». De même, « la loi
peut chercher à agir directement sur le nombre des partis en interdisant la
représentation aux partis n’ayant pas obtenu un minimum de voix ». Dans ces
conditions, « plus le minimum légal est élevé, plus grande est la pression sur
les partis existants pour qu’ils se groupent » et donc se réduisent.
On peut aussi agir en changeant
le système électoral. On sait que le scrutin majoritaire contribue fortement à
une bipolarisation de l’expression du suffrage politique. Souvent pour obtenir
une application stricte du bipartisme, d’autres dispositions complémentaires
sont édictées sur les structures internes des partis, en imposant par exemple,
comme c’est le cas aux Etats-Unis dans la majorité des États, l’élection des
dirigeants du parti par l’ensemble non pas des membres du corps électoral mais
seulement des électeurs du parti.
Le Ghana est, en Afrique,
l’exemple typique d’un système indirect. Bien qu’ayant seize partis
officiellement enregistrés, c’est deux partis politiques (National Democratic
Congress, « NDC » et le National People’s Party « NPP ») qui s’alternent au
pouvoir.
Le système électoral dans ce pays
est fait de sorte qu’il apparaît difficile aux autres partis de remporter une
élection. Au Ghana, les 230 membres du parlement du Ghana représentent les 230
circonscriptions du pays. Comme pour l’élection présidentielle, ils sont élus
au suffrage majoritaire uninominal. C’est ce modèle qui donne le résultat de cette
alternance démocratique tant vantée par les Guinéens.
Avec ce système indirect, le
Ghana confirme la théorie de Maurice Duverger qui démontre que le système
électoral majoritaire à un tour est de nature à favoriser l’émergence d’un
système bipartite. Donc la mesure la plus simple et la moins sujette à
discussions pour réduire le nombre de partis politiques est la mise en place
d’un système indirect au travers de l’utilisation du système électoral
majoritaire à un tour.
Pour mettre en place ce dispositif,
on devrait supprimer l’élection à la proportionnelle sur la liste nationale
pour n’avoir que des députés élus dans une circonscription électorale et
procéder au découpage du territoire national en circonscription électorale en
tenant compte de certaines contraintes :
1) Les préfectures qui ne
remplissent pas le nombre d’électeurs requis pour atteindre le quorum doivent
néanmoins se faire représenter à l’assemblée par un député élu à l’uninominal ;
2) Dans les préfectures du pays
qui dépassent ce quorum et ne font pas le double ou le triple ou quadruple, on
procède toujours à l’arrondissement par le haut pour déterminer le nombre de
députés qui sont tous élus à l’uninominal ;
3) Les Guinéens de l’étranger
devront être représentés par des députés élus dans des circonscriptions
électorales. Ces circonscriptions peuvent regrouper plusieurs pays mis ensemble
si le nombre d’électeurs n’atteint pas le quorum ou d’un seul pays si le nombre
d’électeurs est conforme au quorum fixé.
D’ailleurs, personne ne devrait
se soucier du nombre et de la gouvernance interne des partis politiques si
l’article 3 disparaît. Sans cette disposition, chaque Guinéen qui remplit les
conditions d’éligibilité devrait avoir la latitude de se présenter à toutes les
élections nationales et locales. Dès que cette disposition sera adoptée, les
partis politiques vont se vider de ceux qui y sont pour devenir député ou maire
et se rempliront plus tard sur la base de la proximité idéologique.
La question de la tribalisation
du débat politique en Guinée vient aussi du système politique avec un président
élu seul à la tête d’un parti politique au suffrage universel à deux tours s’il
n’a pas la majorité absolue au premier tour. C’est pour cette raison que je
vais me permettre de dire quelques mots sur la question ethnique pour la
déconstruire, car l’existence des ethnies ne signifie pas que les Guinéens sont
des « ethnos ».
III. LA QUESTION ETHNIQUE EN
GUINÉE
Les ethnies existent en Guinée et
existeront pour toujours. Certains groupes ethniques actuels, ou qui se
considèrent comme tels, n’existaient pas il y a de cela quelques siècles
auparavant. D’autres groupes ethniques se sont détachés par la migration et se
sont différenciés dans le temps avec des groupes qui les englobaient hier.
D’autres enfin qui existaient jadis ont été absorbés au cours des siècles à
travers les migrations, les cohabitations, les brassages et les assimilations.
Parmi ceux qui existent, certains
vont disparaître, d’autres vont s’agrandir, d’autres enfin garderont
l’étiquette et perdront certains de leurs attributs. Bref, les ethnies sont
comme un corps : elles naissent, se développent, meurt et renaissent pour
certaines et disparaissent pour toujours pour d’autres.
Tous les spécialistes de
l’installation des populations que le colon a désigné par « Guinée »,
s’accordent à reconnaitre que les populations de la Guinée sont originaires du
Sahel, à l’exception notable des Mandeyi et des Lomas, et que ces populations
sont arrivées sur le territoire guinéen par vagues successives au cours des
siècles. Certains des membres de ces groupes ne sont même pas venus ensemble
comme les Bagas, les Nalous et les Peuls.
Les groupes ethniques en Guinée
(que l’on dénombre à 24) donnent l’illusion à leurs membres d’avoir une origine
lointaine commune, un destin identique et des valeurs meilleures que celles des
autres. C’est ce sentiment développé et véhiculé qui consolide l’unité du
groupe et renforce la solidarité. Pourtant, il n’est pas rare de constater dans
la même ethnie, la pratique de plusieurs religions et des variations du
phénotype et des ressemblances entre des individus appartenant à des ethnies
différentes.
Chaque groupe fait croire, par la
socialisation de ses membres, que sa culture, la manière d’être et de vivre
sont les seules valeurs respectables. Dans la réalité, les différences
affichées et parfois revendiquées ne sont que variations d’adaptation.
Les Guinéens ont une longue
histoire commune, une histoire antérieure à celle de l’État guinéen et même à
la colonisation. On sait avec certitude que le dessèchement du Sahara et la
chute de l’empire du Ghana (vers 1076) ont eu pour conséquence une très grande
mobilité des populations africaines de l’Ouest.
Cette mobilité s’est poursuivie
et s’est prolongée avec la naissance et la disparition de tous les empires et
États de la région (Mali au 13ème siècle, Songhaï au 15ème siècle, Ségou au
17ème siècle, Foutah Djalon et Macina au 19ème siècle, etc.) qui se sont
succédé sur ce vaste espace qui va du désert à la lisière de la forêt en
passant par la savane et les zones montagneuses du Foutah Djalon.
Cette histoire commune a façonné
des liens (parenté à plaisanterie, liens matrimoniaux et autres liens de
solidarité) qui soudent la société guinéenne et lui permet d’affronter les
vicissitudes du « vivre ensemble ».
Les ethnies qui habitent la
Guinée sont semblables sur l’essentiel. Le mariage est le lieu privilégié de
procréation, le système dominant est le patriarcat et la gérontocratie et la
solidarité sont valorisées. Bref, les ethnies ont, pour l’essentiel, les mêmes
valeurs. Les différences sont surtout linguistiques et organisationnelles,
résultats des particularités historiques, démographiques et d’adaptation à
l’environnement de vie. Même linguistiquement, ces 24 groupes ethniques se
regroupent en deux familles de langues pour parler comme les linguistes :
1) Le groupe mandé qui regroupe
le maninka, le Koniaka, le sosoxui, le dialonka, le lomagi, le kpèlèwoo etc. et
;
2) Le groupe atlantique qui
regroupe le tanda, le pular, le toucouleur, le kisiéi, le baga, le nalou et
même d’autres langues de pays voisins comme le ouolof, le sérère, le diola au
Sénégal et le balante en Guinée-Bissau.
Les Guinéens n’ont aucun problème
à vivre ensemble, au sein du même quartier, dans la même cour, se marier entre
eux, sans aucune considération autre que les sentiments des prétendants et le
revenu de l’un ou de l’autre. Certes, les hommes de certaines communautés ont plus
de difficulté que d’autres à contracter des liens matrimoniaux dans toutes les
communautés et surtout dans toutes les familles.
Dans la vie de tous les jours, la
différence ethnique est moins importante que celle en lien avec les classes
sociales (pauvres et riches) et aux stratifications sociales (castes et autres
catégories stigmatisées).
Ce n’est pas pour rien qu’en
dépit des tensions orchestrées par certains acteurs politiques au moment des
seconds tours des élections présidentielles, la Guinée n’a jamais basculé dans
la guerre civile, ni dans la tentation de la sécession régionaliste. C’est
d’ailleurs l’une des particularités de la Guinée : pays fragile sans mouvement
sécessionniste.
Ce que tous les Guinéens ont
voulu et veulent, en dépit de la suspicion, de la méfiance et de
l’instrumentalisation ethnique, c’est d’être des Guinéens avec des droits
identiques, des possibilités réelles de s’épanouir, de se réaliser et de
pouvoir bénéficier des mêmes droits dans le choix des dirigeants du pays,
d’accéder à la présidence de la République, aux hautes fonctions de
l’administration publique et aux marchés publics sans aucune discrimination.
On peut dire, et ma spécialité et
ma connaissance de la Guinée me le permettent, le problème de l’ethnicité en
Guinée porte essentiellement sur l’accès aux ressources de l’État, aux
avantages qu’ils procurent, aux privilèges qui s’y rattachent, à savoir :
1) La présidence de la République
et les accessoires que ce régime présidentiel offre, car il est sans contrôle ;
les postes de l’administration publique (le président de la République nomme et
révoque du plus grand au plus petit fonctionnaire) ;
2) Les marchés publics (le
président de la République attribue, à sa guise, richesses et pauvreté à qui il
veut, comme Dieu) ;
3) Les services sociaux comme les
évacuations sanitaires aux frais de l’État et les bourses d’études à l’étranger
logées à la présidence de la République.
On peut donc dire que l’ethnicité
au niveau des élites administratives, politiques et commerciales est une
stratégie individuelle qui permet d’accéder aux ressources de l’État. C’est une
stratégie identique qui a été utilisée par certains jeunes après le 5 septembre
pour éliminer toute concurrence en obtenant du nouveau chef de l’État qu’il
dise qu’il n’y a pas « une école d’expérience » et « pas de recyclage ».
L’ethnie, la jeunesse, les femmes, les handicapés ne sont rien d’autres que des
variables que certains activent pour éliminer la concurrence, en vendant une
catégorie « naturelles » en lieu et place d’une compétence.
Cette stratégie peut devenir
collective en raison du fait que celui qui contrôle le pouvoir suprême
récompense les membres de son « groupe ethnique » pour service rendu, l’appui à
accéder à la présidence.
Contrairement à une idée largement
répandue, tous les partis politiques guinéens ne sont pas « ethniques »,
certains qui ont recours à l’ethnicité le font à leur corps défendant. Rares
sont aussi les partis politiques qui ne jouent pas de la corde ethnique à un
moment ou à un autre, en des circonstances particulières et en présence de
certains enjeux.
Si les partis se servent du fait
ethnique ou sont facilement identifiables à des groupes ethniques, c’est parce
qu’en dépit de l’existence de la réalité ethnique, les règles juridiques de la Guinée
soumettent les candidats à la présidence, surtout au second tour, à
l’instrumentalisation de l’ethnie pour gagner l’élection.
Depuis notre indépendance, nous
mimons d’autres pays comme si nous avions une même histoire, un même processus
de construction étatique et les mêmes populations avec la même sociologie.
Le fait de demander que la
nouvelle constitution tienne compte de la dimension sociologique ne signifie
pas que les Guinéens doivent avoir une « constitution ethnique » comme au Liban
ou le Burundi avec un partage ethnique du pouvoir. Cela ne veut pas dire que
tous les Guinéens sont des « ethnos », ni plus, ni moins que d’autres Africains
dans la sous-région. Il s’agit simplement d’avoir une constitution qui renvoie
l’ethnie dans la sphère privée et domestique. C’est ma proposition exposée
ci-dessous.
IV. QUELLE CONSTITUTION POUR LA
GUINÉE
La configuration ethnique de la
Guinée et le passé politique devraient amener le législateur « pouvoir
constituant dérivé » à proposer une constitution qui brouille le repérage
ethnique en choisissant un régime politique de type présidentiel avec un ticket
(président et vice-président), sans un premier Ministre, comme dans le modèle
des Etats-Unis ou du Nigéria.
Ce modèle est celui du Nigéria
après la guerre de sécession, du Kenya après les violences ethniques
post-électorales, de l’Afghanistan après la longue guerre civile, de la Sierra
Leone et de la Côte d’Ivoire après les sanglantes guerres civiles dans ces deux
pays.
Les critiques « juridiques »
peuvent faire valoir que le vice-président dans le modèle américain est un
président en réserve « un corps sans vie » jusqu’à l’empêchement de « l’autre
», le président en exercice à la suite duquel il achève le mandat.
Dans la sociologie électorale de
la Guinée, l’objectif n’est pas d’avoir un président « bis », mais plutôt
d’avoir quelqu’un avec lequel on fait la campagne électorale pour éviter la «
tribalisation » du débat électoral. Celui qui va aider son colistier à ne pas
nommer seulement les membres de sa communauté, à ne pas tribaliser
l’administration.
Dans une configuration
institutionnelle pareille (président et vice-président), il serait suicidaire
politiquement pour chaque candidat de choisir son colistier au sein de sa
communauté. Quel que soit le nombre de candidats, on aura une configuration des
tickets avec des combinaisons « mathématiques » de la Guinée dans sa diversité
la plus large.
Dans ces conditions, il sera
impossible de coller des étiquettes ethniques aux candidats en compétition. Et
en même temps, on réduit la capacité des manipulateurs de la « chose ethnique
», à trouver la faille à partir de laquelle ils pourraient l’instrumentaliser.
En fait, ce type de régime aurait pour mérite de brouiller les logiques
ethniques qui se rattachent à la candidature singulière d’un homme qui demande
le suffrage du peuple.
Dans ce type de régime politique
proposé et, pour permettre à l’équipe présidentielle d’avoir un bilan avant la
fin de son mandat, il serait souhaitable d’avoir un mandat de 7 ans non
renouvelable .
Un mandat de 7 ans devrait
permettre à l’exécutif de faire un état des lieux des différents ministères, de
monter des projets et des programmes, de mobiliser les ressources et de
conduire les actions jusqu’au bout du mandat sans se soucier de l’élection à
venir. Si la performance de ce mandat est probante, il serait possible que ce
ticket dans sa combinaison actuelle ou dans une autre formule de se représenter
après le mandat de ses successeurs afin de faire mieux lors du second mandat
qui n’est possible que 7 ans après. Cette disposition a un double avantage à
savoir :
1) Ce mandat unique prédispose
l’équipe présidentielle élue à se concentrer exclusivement sur son mandat et à
la mise en œuvre de son programme (état des lieux, élaboration des projets,
mobilisation des ressources et mise en œuvre, suivi et évaluation) et donner à
voir les résultats avant de quitter le pouvoir ;
2) Ce mandat unique empêche
l’utilisation des ressources publiques par l’équipe sortante dans le cadre
d’une nouvelle campagne électorale.
Si les Guinéens souhaitent deux
mandats, il est préférable d’avoir deux mandats de 7 ans que deux mandats de 5
ans. Car dans un mandat de 5 ans, compte tenu du temps nécessaire pour des
ministres de comprendre les rouages de l’administration publique, de faire un
état des lieux objectif, de proposer une vision, de mobiliser des ressources ,
un gouvernement perd au minimum 18 mois avant de commencer de mettre en œuvre
son programme. Dès la 4ème année, le président et son équipe retournent en
campagne pour une année. S’il est reconduit, le processus recommence. De sorte
que sur 10 ans, un président ne peut travailler réellement que 5 ans. Par
contre, dans un mandat de 7 ans renouvelable, le président peut avoir 12 ans
pour mettre en œuvre ses projets et programmes.
Une élection présidentielle et
législative chaque 7 ans aurait l’avantage d’utiliser le budget national et
l’appui budgétaire des partenaires techniques et financiers à autre chose qu’à
financer des élections. Selon le rédacteur en chef du Lynx, les élections
législatives et présidentielles entre 2015 et 2020 ont « englouti pas moins de
1 695 milliards de francs guinéens soit près de 139 millions d’Euros. Un budget
qui vaut plus du tiers du montant pour la réalisation de la route Mamou-Dabola
qui est en chantier. Car le coût de ce projet est de 357 millions 302 942 mille
Euros pour 370 Km ».
Dans ce régime, il serait
souhaitable de canaliser l’équipe présidentielle dans l’exercice de son mandat,
car « tout homme qui a du pouvoir est tenté d’en abuser. Seul le pouvoir arrête
le pouvoir », en indiquant dans la constitution le nombre maximum des membres
du gouvernement, de conseillers à la présidence et en limitant les postes à
nomination qui relèvent de l’autorité du président (les ministres, les
ambassadeurs et les chefs militaires).
Les ministres et les ambassadeurs
proposés par le Président de la République devraient se soumettre à
l’obligation d’audition devant les députés pour décliner leur feuille de route
et permettre aux députés de produire une fiche évaluative à l’attention du
Président de la République sur leur capacité à présenter et à défendre leurs
dossiers et leur vision du secteur avant la signature de leur décret. Le
président n’est pas obligé de modifier sa décision de nomination, mais il a une
évaluation objective sur le personnel le plus élevé de sa gouvernance.
Les ministres devraient
bénéficier de l’autorité nécessaire pour désigner les membres de leur cabinet
(chef de cabinet, conseillers et attaché de cabinet) et les directeurs
nationaux y compris ceux du pool financier, des ressources humaines et de la
passation des marchés . De même, chaque directeur devrait avoir l’autorité de
proposer les chefs de division de sa direction et les chefs de section
devraient être proposés par chaque chef de division.
Ce régime présidentiel doit
l’être dans toute sa plénitude avec une séparation nette et étanche entre
l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Il faut trouver les mécanismes et
des modalités visant à garantir l’indépendance et l’intégrité du judiciaire en
réduisant de façon drastique l’instrumentalisation des cours et des tribunaux
par l’exécutif.
Il existe aussi dans l’air du
temps l’idée d’avoir deux chambres (Haute et Basse), personnellement, je
suggère une véritable décentralisation comme le dit si bien Bérété dans sa
thèse de doctorat en proposant que « Ces réformes devraient consacrer la
séparation réelle des pouvoirs et la clarification des compétences entre l’Etat
et les structures administratives en milieu local. Elles devraient ensuite
impliquer l’augmentation des échelons territoriaux, le transfert progressif des
compétences et des ressources et la définition du rôle des nouveaux acteurs du
développement à la base : les Organisations de la Société Civile » . Il a été
transféré à des collectivités de base, les communes, des compétences qu’il
aurait fallu donner à la région et à la préfecture. Car elles sont mieux
outillées pour assurer ce transfert de compétences que les communes en l’état
actuel.
Au niveau des partis politiques
qui arrivent à avoir des députés à l’assemblée nationale, il serait souhaitable
de prévoir une subvention de 5% pour les financer afin d’éviter le financement
du président fondateur. Naturellement, ce financement devrait avoir comme
conséquence le non financement d’un parti par un leader et toute autre
personne, entité et/ou société avec obligation d’assurer le contrôle des
dépenses des partis politiques par la Cour des Comptes, comme n’importe quelle
entité qui reçoit des finances publiques. Si les dons et legs sont acceptés,
ceux-ci devraient passer par le bureau de l’assemblée nationale pour assurer
leur traçabilité.
Dans ce cas de figure, on devrait
prévoir et codifier une procédure démocratique interne à chaque parti
politique. Un cadre organique devrait indiquer certaines modalités de gestion
de chaque parti politique avec l’obligation d’avoir une carte du parti et de
payer ses cotisations annuelles pour être électeur et éligible au sein du parti.
Les élections internes devraient être régulières et précéder les consultations
nationales. Ces élections devraient se faire par l’organisme national en charge
des élections du pays qui doit être à l’image de celle du Ghana avec des
commissaires techniques qui ont la sécurité de mandat : « ils sont nommés à vie
et ne peuvent pas être relevés brutalement de leur fonction par le Président de
la République ». Dans ce système, aucun des élus ne devrait pouvoir changer
d’étiquette politique en quittant son parti pour rejoindre un autre parti en
cours de mandat ou créer un groupe politique.
En termes clairs, cette
transition pour réussir doit rompre avec la trajectoire des précédentes pour
que la démocratie ne soit ni communautaire, ni un moyen de créer et d’entretenir
des dirigeants autoritaires, ni d’aider à avoir des politiciens de « chambre »
d’accéder au pouvoir par le jeu de la transhumance et des allégeances de
circonstances. De même, on ne devrait pas refaire les erreurs de 2010 en créant
plusieurs organes budgétivores pour caser le plus grand nombre de personnes.
On se doit de tirer les leçons
des décisions sociologiquement erronées des deux premières transitions (1984 et
2009), pour éviter d’être schizophrénique, car « la folie, c’est se comporter
de la même manière et s’attendre à un résultat différent » (Albert EINSTEIN).
CONCLUSION
Au terme de cet exposé, il me
plait de dire en quelques mots les grandes lignes de ma réflexion sous la forme
de propositions non noyées dans des considérations théoriques et académiques
dans l’espoir que quelques-unes au moins trouveront une oreille attentive
auprès des Guinéens.
Considérant que le régime
politique guinéen a toujours été un régime marqué par une forte primauté du
Président de la République sur les autres pouvoirs et institutions de la
République avec un pouvoir de nomination à tous les emplois militaires et
civils, y compris ceux qui pourraient relever des ministres sectoriels ;
Constatant
l’instrumentalisation ethnique et régionaliste lors du second tour des
élections présidentielles ;
Soucieux de doter le pays d’un
système politique qui corrige les erreurs du pays ;
Proposons un régime politique
de type présidentiel avec un ticket (président et vice-président), sans un
Premier Ministre, pour brouiller les logiques ethniques qui se rattachent à la
candidature singulière d’un homme qui demande le suffrage du peuple ;
Suggérons que la durée du
mandat présidentiel soit de 7 ans non renouvelable ;
Proposons qu’il soit prévu que
le Vice-Président achève le mandat du Président en cas de vacance du pouvoir ;
Insistons pour que le nombre de
ministres dans un gouvernement, de conseillers à la présidence et dans les
cabinets ministériels soit déterminé dans une loi organique à adopter avant la
constitution ;
Plaidons pour que les futurs
ministres soient auditionnés par les députés, avant leur nomination, afin qu’il
soit établi par les députés à l’attention du Président de la République une
fiche d’avis technique ;
Demandons que le Président ne
nome que les ministres, les conseillers à la présidence, les ambassadeurs et
les chefs militaires ;
Suggérons que les ministres
bénéficient de l’autorité nécessaire pour désigner les membres de leur cabinet (chef
de cabinet, conseillers et attaché de cabinet) et les directeurs nationaux
techniques et le pool financier, les ressources humaines et la passation des
marchés. De même, chaque directeur devrait avoir l’autorité de proposer les
chefs de division de sa direction et les chefs de section devraient être
proposés par chaque chef de division ;
Exigeons la possibilité de
candidatures indépendantes à toutes les élections (présidentielle, législative
et locales) ;
Demandons la suppression de la
liste nationale à la proportionnelle lors des élections législatives pour
n’avoir que des députés élus dans une circonscription électorale ;
Demandons la refonte totale du
code électoral pour l’adapter au mode électoral majoritaire et en supprimant en
particulier plusieurs dispositions qui facilitent la fraude électorale du
bureau de vote à l’organe de gestion des élections ;
Proposons un Organe de gestion
des élections (OGE) technique avec des membres qui ont la sécurité de mandat
comme au Ghana : « ils sont nommés à vie et ne peuvent pas être relevés
brutalement de leur fonction par le Président de la République ». On peut même
y ajouter d’autres éléments de sécurité supplémentaire.
Pr. Alpha Amadou Bano BARRY (PhD,
sociologie) ;
Enseignant-chercheur/Université de
Sonfonia/Conakry/Guinée
barybano@hotmail.com